Ils parlent du projet

Bernard Minier est photographe et directeur artistique du festival « Regards sur le Corps » en Arles.

Idan Wizen, que nous avons choisi d’exposer pour la douzième édition du festival « Regards sur le Corps » en Arles, est un jeune photographe talentueux et inventif.

Nous avons également été séduits par sa participation à un workshop de prise de vues s’adressant aux visiteurs du festival

Montrant à la fois sa disponibilité, son écoute et toute la technicité indispensable en pareilles circonstances.

Sa démarche, qui s’inscrit dans une tradition de photographie populaire, m’a semblé ainsi qu’à toute l’équipe du festival novatrice et généreuse, fondée sur des principes qui ne peuvent que fédérer et la rendre incontournable.

Ce travail s’adressant à tous est basé sur une esthétique moderne prenant forme grâce à une technique solide, précise, mais jamais contraignante pour les personnes photographiées qui se prêtent nombreuses à l’objectif du photographe.

Les codes couleur et lumière affirmés architecturent la série, détachant immédiatement le travail d’Idan pour le rendre identifiable sans confusion, et le démarquer positivement d’une production international parfois difficile à cerner.

Sa force est son universalité, les mêmes codes s’adressant à tous, nivelant les origines sociales religieuses  politiques…

Une belle leçon de civisme. Une photographie  humaine et sensible tournée vers les autres, Idan donne à partager un bel exemple d’ouverture. Le fait de recevoir sans critères sans exclusive donne toute sa force au concept, et donnera naissance à une grande collection et laissera un témoignage sociologique qui comptera.

La légitimité de ce travail se fera dans la durée.

 L’intérêt du grand public qui vient chaque fois plus nombreux pour accompagner la démarche positive et moderne de l’artiste, ainsi que l’écoute des institutions qui associent fréquemment ce jeune photographe  à leurs programmes ( festivals salons galeries…) sont des signes qui ne trompent pas .

Artiste reconnu aujourd’hui Idan Wizen sera incontournable demain.

La Société Française des Chirurgiens Esthétiques Plasticiens (SOFCEP) vient de publier l’ouvrage « Chirurgiens dans un monde qui opère l’image ». Recueil d’artistes, de philosophes, de médecins, de politiques…sur notre société et notre rapport au corps et à l’image. Voici un extrait d’une Interview d’Idan Wizen parlant du projet Un Anonyme Nu Dans Le Salon.

 

Se montrer, s’accepter ? Un anonyme nu dans le salon

Photographier des anonymes nus. L’initiative fait immédiatement penser aux grands happenings organisés par l’américain Spencer Tunick : des foules en tenue d’Adam et Eve s’offrant à l’objectif de l’artiste. Mais la démarche d’Idan Wizen, jeune photographe de 26 ans s’inscrit dans un autre registre. Ses « anonymes », loin de se fondre dans une masse humaine qui les dissout, qui les rend tous semblables, se révèlent au contraire, dévoilent leur unicité en posant dans le costume le plus naturel et le plus difficile à porter. Anonymes ? Non, inconnus, qui ne sont pas en quête de gloire ou de célébrité, mais en quête d’eux-mêmes dans une démarche esthétique et personnelle partagée avec l’artiste-photographe.

 

Genèse d’un projet

Avril 2009. L’envie de créer, de proposer une œuvre à mi-chemin entre l’art et la publicité fait son chemin.  Idan Wizen lance son projet « Un anonyme nu dans le salon ». L’idée : photographier des inconnus dans leur plus simple appareil. « Il n’y a pas de casting, pas de critères de sélection. Tout le monde peut venir, jeunes, vieux, grands, petits, fluets ou musclés, gros ou maigres, tatoués, scarifiés… » Tous ceux qui veulent se faire photographier  peuvent contacter l’artiste. Seule contrainte, qu’ils acceptent le contrat : des photos dénudées, qui ne dissimulent ni le visage, ni le regard. Une seule, la meilleure, sera conservée et sera tirée en huit exemplaires originaux. Elle pourra être présentée lors d’expositions, vendue à des amateurs désireux d’exposer « un anonyme nu dans leur salon » et diffusée sur le net. Si les débuts furent laborieux le bouche-à-oreille fonctionne désormais bien. Les candidats ne manquent pas. Certains viennent même de l’étranger… A ce jour, plus de cent-cinquante portraits ont été réalisés. Idan Wizen souhaite poursuivre l’expérience pour réunir un véritable book, multiethnique, qui résume, soyons modeste, l’humanité… Ni lassitude, ni répétitivité dans ce travail ? « Même si les poses sont parfois très proches chaque modèle dit sa propre vérité, chaque photo est unique » certifie l’artiste. « On est tous semblables et tous différents… Ce projet se veut universel. Pour mieux lutter contre l’uniformisation des critères esthétiques. »

L’artiste, un éveilleur

Je me suis toujours demandé comment évoluaient les mentalités, par quels mécanismes les représentations du monde se transformaient, confie Wizen. Pourquoi à une époque une idée n’est pas socialement acceptable alors que, quelques décennies plus tard, elle est pour tous une évidence. Prenons l’exemple du vote des femmes : c’est un principe irréfragable aujourd’hui mais un siècle plus tôt, il a fait l’objet de controverses violentes. » Chercher à comprendre les ressorts de cet « inconscient collectif » c’est aussi étudier les moyens de modifier ce dernier. Parce qu’il manie l’image, ce fils de pub (il est titulaire d’un master de Sup de Pub, Paris, et diplômé de l’Université d’arts de Londres) a donc choisi l’image pour opérer, à sa manière, le regard que nous portons sur le monde, et participer ainsi, à changer les mentalités. « L’art peut bouleverser votre façon de voir plus puissamment qu’un discours politique ou un essai, affirme-t-il. Une opinion, si on y est opposé, tous les arguments du monde, même les plus affutés, ne vous en feront  pas changer. L’image en revanche touche la sensibilité, l’inconscient. Les publicitaires l’ont bien compris : ils créent des images et des identifications inconscientes pour mieux conquérir leur public… On appelle ça un bénéfice émotionnel. »

Dépouiller pour enrichir

Un des premiers étonnements de Wizen est le regard ambivalent que nous portons sur notre corps, objet de toutes nos attentions dans une société de l’apparence, mais objet également d’insatisfaction, de complexes…  « Aujourd’hui les jeunes ont pour référence des tops modèles, qui  non seulement sont belles par nature, mais dont les photos sont retouchées et embellies. » Le corps, le vrai, avec ses défauts, est comparé à ces corps parfaits, idéalisés, irréels…  Même celui qui sait que ces photos sont retravaillées  est inconsciemment amené à les prendre pour référentiel. Miroir de cette ambivalence par rapport au corps : l’ambiguïté de la nudité dans notre société. « Il suffit de se poster pendant  un quart d’heure près d’un kiosque à journaux, qui exhibe des photos de femmes lascives et aguicheuses en couverture de revues porno, pour voir passer une femme voilée, dissimulant sa chevelure perçue comme un inacceptable appât. Comment s’articulent dans notre monde, une relation pornographique, exhibitionniste de la nudité et une pudeur exacerbée ? »

C’est donc sur le corps vrai, montré dans son plus simple appareil, qu’Idan Wizen a voulu travailler. Et c’est ainsi qu’est né le projet « un anonyme nu dans le salon ». Ce projet met en avant un troisième questionnement : sur quoi se fonde l’attirance. Pas l’attirance sexuelle, mais l’attirance de deux êtres. Pourquoi, trouve-t-on du charme  à telle femme, pourquoi ce vieillard nous semble beau, pourquoi cette personne nous paraît sympathique ? Qu’est-ce qui dans son corps, dans son regard, nous captive ? Car là est bien l’originalité du travail de Wizen. Il ne photographie pas des nus, il photographie des personnes. Pas de visages enfouis dans la chevelure, pas de têtes montrées de dos… Le regard est là, qui se dit, qui s’exprime. Et qui s’exprime d’autant plus intensément sans doute que le corps est dévêtu.  Par le dévoilement du corps, privé des oripeaux qui le « dénaturent », Wizen cherche la réalité profonde de celui ou celle qui est en face de lui. Il brise la carapace d’apparences dont chacun de nous se revêt. Apparences vestimentaires, mais aussi gestuelles, attitudes, mimiques…  Au bout de deux heures, deux heures trente, après de longues discussions par lesquelles il a cherché à approcher son modèle, de pose en posture, émergent peu à peu l’expression juste, le geste authentique, le regard libéré. « Quand on est nu, on ne peut pas jouer la comédie, affirme l’artiste… On se livre. On est obligé d’être dans la confiance… La personne se déshabille pour ensuite être habillée de lumière. » « Les gens qui regardent mes photos dans les expositions s’attardent sur les visages. Ils ne vont jamais regarder cela comme une photo porno. Ils sont captés par les expressions. »  Des expressions qui se révèlent naturelles, souriantes, attirantes mais hors des codes sexuels (aguichant, accrocheur…).

Ordalie ou thérapie

Et le modèle dans tout cela ? Certains artistes photographes aiment à insister sur le bienfait des clichés qu’ils proposent. En se voyant magnifiés par l’objectif, les modèles sont enfin capables de se trouver beaux, de s’aimer, d’accepter leur corps et ses défauts. Cette « photothérapie » viserait à aider chacun, en assumant le regard bienveillant du photographe, à adopter ce même regard lorsqu’il se mire dans la glace. « Bien sûr pour réaliser ces photos, il faut que s’instaure une confiance. Avant le shooting, on parle. Il y a un petit côté psychanalyse. Les gens me révèlent souvent des secrets très intimes. Ils se dévoilent. Mais je n’accorde pas à ces

entretiens une vertu thérapeutique. Je ne suis pas thérapeute », préfère avouer avec humilité Wizen.  Je ne vois la plupart de mes modèles qu’une seule fois et ne suis pas en mesure de savoir ce que cela a libéré en eux. Certains m’écrivent. Il semble clair que le passage devant l’objectif a changé quelque chose pour eux. Un peu comme lorsqu’on décide de sauter en parachute. Avant le saut, on est pétrifié par l’angoisse. Après le saut, on ressent une jubilation. On a su relever le défi, on est fier de soi. Mes modèles étaient arrivés inquiets, ils ressortent avec une sensation de légèreté… Beaucoup d’entre eux montrent la photo à leurs proches. Ils sont fiers de dire : “regardez, j’ai vaincu ma pudeur, j’ai vaincu la pression sociétale et j’assume”. »

Surcharger pour dévoiler le vide

Si la nudité dévoile, Idan Wizen s’attaque, en parallèle, à un autre projet, qui là encore, met en lumière le rôle d’éveilleur de l’artiste. A venir,  la série Just buy it  en référence à une marque célèbre, se voudra une réflexion sur la société de consommation, la société de l’excès, où le trop plein de marchandises étouffe la vie et paralyse la réflexion. L’excès crée la vacuité. « Ce sera une mise en scène parodique de notre société avec par exemple une photo où l’on voit un bras de femme qui émerge d’une pile de chaussures  ou encore une dizaine de femmes qui s’entretuent pour un escarpin… »

Le mystère du regard

C’est un des hommes photographiés qui le dit : le corps nu magnifie le regard. Est-ce parce que l’on est dépouillé de ses vêtements, qu’une certaine forme de pudeur, amène à détourner le regard du corps de l’autre pour ne contempler que son visage. Le même phénomène s’observe dans les milieux naturistes où le simple fait de se promener dans son plus simple appareil conduit les pratiquants à ne voir dans la personne qu’ils croisent que les yeux. Paradoxe de la nudité : une silhouette court-vêtue appelle l’œil à la déshabiller, un corps nu appelle au contraire à croiser le regard de l’autre pour découvrir son intériorité. C’est d’ailleurs par le regard, que l’on entre dans le site d’Idan Wizen. Les premières photographies présentées ne montrent que des visages. Des visages qui s’expriment. Ce n’est qu’en visitant le site plus avant que l’on découvre que ces visages sont un recadrage d’une photo d’un nu de plain-pied…

Projet photographique d’Idan Wizen, Un anonyme nu dans le salon donne à voir des inconnus ayant accepté de poser dans leur plus simple appareil. Lancé en 2009, le projet ambitionne de réunir plusieurs milliers de modèles de tout âge, de tout gabarit et de tout horizon, dans une démarche artistique et engagée.

Par Camille Bordenet

« Mettre le monde à nu pour le regarder autrement » : cette démarche anime le photographe franco-israélien Idan Wizen depuisavril 2009. A l’origine, une idée simple : et si l’on regardait les gens tels qu’ils sont réellement ? « La meilleure manière que j’ai trouvée pour faire tomber le costume au sens figuré est de le faire tomber au sens propre », explique-t-il.

Ainsi est né le concept d’Un anonyme nu dans le salon. Pourquoi dans le salon ? « La finalité des œuvres est d’être accrochées et visibles de tous. Quel meilleur endroit que le salon ? ». Un titre qui a vocation à offrir une alternative aux photos encadrées chez nous, « type mariage du cousin, où nous sommes tous sur notre 31,  dans une pose convenue avec un sourire figé », se plait à expliquer le photographe de 28 ans.

« Avec ce titre et ces photos, je souhaite que chaque acquéreur d’une œuvre puisse voir le modèle qui s’est livré à 100% comme un membre imaginaire de sa famille ; comme l’être à qui il a envie de se confier, de raconter sa vie, ses succès et ses échecs. Un concept entre l’ami imaginaire 2.0 et le psy à domicile totalement nu ! »

Grande-tante gâteuse et psychiatre ont donc été troqués contre des hommes et femmes ordinaires venus avec l’envie de se mettre à nu. « L’aède », « L’escrimeuse », « Le rappeur », « L’anachorète », « Le quantique » font partie des 384 anonymes qui ont posé entre 2009 et aujourd’hui pour les cinq séries successives du projet : Genèse, Persévérance, Arles, Obstination et Névrose, la série en cours.

Chaque corps peut devenir une œuvre d’art

Pour glaner ces modèles aux corps « vrais », l’absence de casting est la règle d’or : « Ça doit venir d’une démarche volontaire, je ne veux pas sélectionner des modèles professionnels. Chaque corps a sa place pour devenir une œuvre d’art ». Comment alors entendre parler du projet ? « Par le bouche à oreille ou par sa visibilité sur les réseaux sociaux ». Ensuite, les candidatures se font directement sur le site.

La recette semble fonctionner puisqu’Idan Wizen réalise six à huit séances de photos par semaine, d’une durée de deux heures et demi chacune. Avant chaque shooting, le photographe accorde un entretien d’une demi-heure au modèle pour connaître ses motivations, ses craintes et un peu de son histoire. « Sans doute parce qu’ils ont soudainement peur, beaucoup de modèles se rétractent et me posent un lapin », regrette l’artiste.

Christophe Colera est docteur en sociologie, chercheur associé au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe de l’Université de Strasbourg (CNRS – UdS).

Il est, par ailleurs, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il a publié divers ouvrages et articles universitaires en rapport avec la nudité, notamment « La nudité pratiques et significations » (Editions du Cygne, 2008) dont la notoriété a largement dépassé les cercles de la recherche académique. Son travail sur l’identité subjective s’attache aussi bien aux déterminations naturelles qu’aux constructions culturelles, et couvre un champ varié qui inclut l’histoire de la philosophie – voir notamment son ouvrage « Individualité et subjectivité chez Nietzsche » (L’Harmattan, 2004).

Le sentiment que la représentation de la nudité dans l’espace public se généralise, voire qu’elle se « banalise » est plus ancien qu’il n’y paraît : il existe déjà depuis plus d’un demi-siècle. Mais il s’accompagne aujourd’hui de tendances nouvelles, parfois contradictoires : on assiste à la fois à une volonté de « démocratiser le nu », et à un souci, parfois concomitant chez les mêmes personnes, de s’en protéger…

La « démocratisation du nu » peut se définir par cette propension, attestée par les sondages, de beaucoup de gens à exhiber leur nudité, partielle ou totale, non seulement dans l’espace domestique, mais aussi, de plus en plus, dans l’espace public, en se dévêtissant pour des causes politiques, des actions humanitaires ou simplement la défense de leur emploi. Mais, plus profondément, il faut entendre par « démocratisation du nu » cette volonté de mettre à portée de tous le pouvoir expressif de la nudité, sans crainte du ridicule, et sans peur de jurer avec des canons de beauté académique. La beauté plastique de la nudité était autrefois presque exclusivement attribuée à une fraction jeune et limitée de la gent féminine (modèles de peintres, danseuses, actrices de cinéma, « pin’up »), plus rarement masculine. Aujourd’hui, par delà les genres (hommes, femmes), les classes d’âges et les types de corps (de toutes tailles, de toutes mensurations), une revendication émerge – fortement véhiculée par certains médias – pour qu’une forme de charme soit reconnue à tous les individus, et afin que cette beauté se puisse manifester « toute nue », dépouillée des vêtements accusés d’emprisonner les gens dans des rôles et des postures factices. Il y aurait beaucoup à dire sur cette aspiration au « droit à la nudité » et surtout au « droit à la beauté de la nudité quelle qu’elle soit », ainsi que sur l’imaginaire, très ancien en Occident, qui lie vérité et dépouillement.

En même temps, et c’est là tout le paradoxe, le malaise devant la nudité – la sienne propre, comme, souvent aussi, celle d’autrui – perdure et même parfois tend à augmenter. Il demeure dans nos sociétés une crainte du désir sexuel encore fortement associé à la nudité, la peur des désordres et des violences qu’Eros occasionne – allant des crises de jalousie aux viols, en passant par tant d’autres formes de domination psychologique. Le tabou chrétien de la concupiscence s’est ici transmué, d’une certaine façon, en une crainte « fonctionnelle » des inconvénients de l’attirance sexuelle (une crainte renforcée par l’hygiénisme ambiant à l’heure où la propagation des virus, du SIDA à la grippe aviaire, éloigne les corps les uns des autres).

Plus subtilement encore, il convient de rappeler que le rapport à son propre corps n’est jamais aussi limpide que les esprits les plus « libres » voudraient le faire croire. Celui-ci reste un instrument, une sorte d’objet qui prolonge la conscience et sur lequel cette dernière peut appliquer ses soins ; une matière première que, certes, l’on espère sculpter aux formes de son identité propre ou de ses projets, mais qui demeure en grande partie « non choisie », mortelle, sujette au vieillissement et à la maladie, bardée de caractéristiques largement pré-définies par l’hérédité et sur lesquelles même la chirurgie esthétique n’a somme toute que des pouvoirs très limités. Il faut bien « faire avec », et, pour peu que les normes sociales envahissent les espaces publics avec des top-models aux mensurations idéales (souvent, du reste, à grand coup de retouches informatiques), cette limite du pouvoir de chacun sur sa propre apparence devient facteur d’inhibition, voire de culpabilisation – de plus en plus de gens étant enclins à traquer les supposés défauts de leur silhouette (ou de leur épiderme) et à vouloir les dissimuler. Le poids de ce fardeau-là est d’autant plus lourd à porter que la société de consommation investit dans le corps des valeurs autrefois plus cérébrales, le soin de l’image extérieure, scrutée dans ses moindres détails, venant remplacer l’attention aux mots, au style, à l’éloquence, naguère centrale dans les échanges.
Et puis, enfin, il ne faut pas négliger non plus cet héritage phylogénétique millénaire encore mal connu de notre rapport aux formes corporelles, au toucher et aux odeurs, inscrit dans nos gènes, et qui, sans doute, évolue encore aujourd’hui, mais dans des directions imprévisibles, sous l’effet de la réorientation progressive de nos sens dans le monde moderne, laquelle suscite de nouveaux évitements, et de nouvelles polarisations, notamment visuelles (nous n’avons plus aussi fréquemment que les chasseurs-cueilleurs d’autrefois, ni même que de nos aïeux du siècle dernier, le plaisir de l’odeur et des saveurs naturelles, de l’effort physique, du contact avec les animaux – en dehors de nos chiens et chats – mais notre œil est de plus en plus sollicité, par les écrans lumineux notamment). Ce rapport actuel aux corps est ainsi fait d’un mélange complexe d’attraction et d’aversion suivant les circonstances. Il y a là tout une continent noir des relations physiques, difficiles à verbaliser, qui se surajoute aux souvenirs et projections de l’enfance, aux impératifs d’optimisation du temps vécu, de minimisation des coûts, de rationalisation des actions, tout cela allant finalement dans le sens d’un recours à la pudeur comme à une armure protectrice.

Sur ce terreau fleurissent les adhésions à des discours religieux revigorés (celui de tous les monothéismes, mais aussi de polythéismes, comme dans l’hindouisme actuel) qui prônent la dissimulation des corps comme gage d’une maîtrise de soi au quotidien et d’ouverture mentale à la verticalité de la transcendance (laquelle redonne souvent sens et cohérence à des expériences corporelles et psychiques difficiles, notamment celle du déracinement). Il nourrit aussi un discours plus « laïque » du respect d’autrui et de soi-même par l’effacement des chairs.

Le jeune artiste Idan Wizen qui présente son œuvre dans le présent ouvrage, n’a pas hésité à se confronter (et confronter son remarquable talent de photographe), avec courage, et même de l’audace, à ces aspirations et aversions contradictoires que notre époque cultive dans les relations entre les êtres. Fuyant la facilité de photographier des mannequins pour qui la nudité n’est qu’un « costume » professionnel, il offre aux « anonymes », comme il dit, la possibilité de poser dans le plus simple appareil, puis propose à qui le veut bien d’acheter cette œuvre d’art pour un prix relativement modique.

Le défi est énorme car il transforme souvent une séance de pose en un effort de dépassement qui peut s’avérer difficile. Nombre des photos qu’il expose dans ce livre sont comme des tableaux de chasse, le trophée d’une victoire remportée par le modèle amateur sur lui-même et sur le regard d’autrui, ce qui fait toute sa valeur humaine. C’est aussi la marque d’un triomphe esthétique pour faire surgir de la matière corporelle la plus brute, la plus entièrement livrée au public, ce qu’elle a de plus intime, ce qu’elle reflète de l’histoire et de la sensibilité les plus personnelles du sujet photographié – et, parce que ces expressions, saisies dans la seconde d’un cliché, sont souvent ce qu’il y a de plus intime, et de plus particulier à l’individu qui nous fait face, elles sont aussi ce qui peut émouvoir le plus universellement. Elles rejoignent, en quelque manière, le fonds commun à tous les spectateurs de ce qui fait le lien entre tous les membres de notre espèce (un fonds qui mêle nos dispositions génétiques au flux d’interactions vécues qui cimentent une unité humaine par delà tous les particularismes).

Ce projet d’Idan Wizen, initié à Paris en 2009, recèle, à l’évidence, une force esthétique qui saute aux yeux à la lecture de ce livre – une lecture qui combine ingénieusement la puissance de l’image et celle du témoignage verbal des « anonymes » dévoilés lesquels, en se réappropriant l’expérience par la parole, ne peuvent jamais être traités comme de simples objets.

On ne saurait non plus négliger son potentiel social ou sociétal. Car, à travers la magie de l’objectif, chacun de ceux qui tentent l’expérience de la dénudation, en se présentant « comme il (ou elle) est », sans autre artifice que la prise de vue, le choix du décor et de la pose, devient soudain digne d’occuper une place centrale dans le salon de son voisin. L’art assume ici au plus haut point sa fonction de transsubstantiation du quotidien, à la manière, si l’on veut, du pinceau de Courbet à l’heure de l’angélus. Or si, par cette opération, l’image du corps de monsieur Tout-le-Monde devient, pour chacun d’entre nous, susceptible de remplacer celle de la Vénus de Milo ou de l’Apollon du Belvédère, nul doute que les œuvres de ce jeune créateur pourraient bien non seulement contribuer à la diffusion dans la société du principe de remise en cause des canons académiques (telle qu’elle se développe, depuis longtemps déjà, dans les avant-gardes artistiques), mais aussi ouvrir la voie à des formes nouvelles de rapports à soi-même et aux autres, des formes peut-être porteuses d’un nouveau lien social. Traiter autrui comme une œuvre d’art doit en effet logiquement permettre aux hommes d’aller plus loin encore que l’impératif catégorique de Kant (la règle morale), qui leur imposait de toujours considérer l’humain comme une fin, et jamais dans l’ordre des moyens.

La redécouverte du nu à la Renaissance, en Europe, a pu aider à la propagation de l’humanisme… avec toutes les transformations politiques et sociales que tout cela a pu impliquer… Qui sait si le geste d’Idan Wizen n’est pas aussi, à son échelle, mutatis mutandis, vecteur de phénomènes comparables ? À moins qu’il ne s’agisse… quel que soit leur attrait, que d’images fragmentaires, des représentations « parmi d’autres », toutes les autres qui, dans l’arrière-plan culturel collectif, les contredisent, et qu’elles seraient impuissantes à surclasser…

Au lecteur d’en juger, et d’en décider !